Guerre aux démolisseurs
Publié le vendredi 21 mars 2025
Une guerre pas encore gagnée
Trés attaché aux monuments hérités du passé, Victor Hugo, s'est consacré très tôt à la défense du patrimoine. C'est parce qu'il a assisté de loin lors des émeutes de juillet 1830 qui ont conduit à le destitution de Charles X à la dévastation de l'archevêché et de Notre-Dame qu'il aurait entrepris l'écriture de Notre-Dame de Paris 1482 (titre original). Mais c'est en 1825 qu'il produit cette "Note sur la destruction des monuments en France" qui devint, dans une version augmentée comme on le dirait aujourd'hui, Guerre aux démolisseurs en étant publiée cette fois dans La revue des deux mondes en 1832. Victor Hugo a fait aussi partie de la commission des Monuments historiques proposée et dirigée par Prosper Mérimée en 1937. Plus tard, la restauration de Notre-Dame de Paris sous la houlette de l'architecte Violet-Leduc ne prendra pas moins de 20 ans. C'est d'ailleurs un dessin à l'encre brune et lavis de la main même de Victor Hugo, intitulé Vision de Notre-Dame, qui illustre le court ouvrage réédité l'an passé par les Editions Allia.
Dès les premières lignes de son plaidoyer, Victor Hugo recense un grand nombre de monuments fameux hérités du Moyen-Age. Le château de Blois, celui de Catherine de Médicis, les murailles d'Orléans qui ont vu Jeanne d'Arc, les tours du château de Vincennes, bâtiment royal s'il en est, l'église de St-Germain-des-Près, la cathédrale d'Autun, la cathédrale de Lyon, l'abbaye de Jumièges, le cloître de Saint-Wandrille, le monastère de Broux, pas un site, pas une région ne lui échappent, tous frappés d'abandon voire occupés à contre-emploi sinon dévastés promis à vil prix aux marchands de matériaux quand on ne promet pas de les payer en sus pour accomplir plus vite la besogne et faire du neuf à la place... Victor Hugo a deux principes : l'usage d'un bâtiment appartient indéniablement à son propriétaire mais sa beauté, elle, appartient sans conteste possible à tous ! Au législateur d'agir et de protéger le patrimoine historique.
Deux siècles plus tard, nous pouvons mesurer le chemin parcouru. Beaucoup a été fait pour protéger, rénover, expliquer, transmettre. Pour autant, Notre-Dame de Paris a bien brûlé il y a cinq ans. L"émotion a été grande, l'effort de reconstruction considérable et la résultat à la hauteur du gigantesque chantier conduit en cinq années seulement. Mais ce drame n'aurait-il pas pu être évité ? Quelles leçons en avons nous tirées ? Quels prochains sinistres pourraient-nous guetter malgré nous ? Des livres et des livres ont été écrits sur ces sujets (voir ici Notre-Dame, une affaire d'Etat) mais le texte fondateur conserve une telle force, une telle actualité qu'il doit continuer à se transmettre. Il est partie intégrante aussi de notre histoire, de notre patrimoine.
Extrait
« Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faites-les réparer avec soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail. Surtout, que l'architecte-restaurateur soit frugal de ses propres imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie de l'architecte ancien.
Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.
Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient s'entêter à démolir, que la loi le leur défende; que leur propriété soit estimée, payée et adjugée à l'État. Qu'on nous permette de transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825 : "Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur; misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares! Il y a deux choses dans un édifice: son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c'est dépasser son droit."
A recommander encore la visite de la maison de Victor Hugo, place de Vosges à Paris, et son impressionnante bibliothèque (voir ici notre galerie de photos).