Le monde selon Garp
Publié le jeudi 27 mars 2025
Extrait
« [..] c’était sur Tinch que Jenny comptait pour la conseiller en matière de problèmes culturels. Elle lui demanda où un jeune garçon accompagné de sa mère pourrait éventuellement s'installer en Europe - l'Europe était à ses yeux le contexte le plus artistique, l'endroit idéal pour écrire. Quant à Mr. Tinch, son dernier voyage en Europe remontait à 1913. Il n'y était resté qu'un seul été. Il s'était d'abord rendu en Angleterre où vivaient encore plusieurs Tinch, la branche britannique de sa famille mais ses lointains parents l'avaient effrayé en mendiant de l'argent ils avaient trop mendié, et de façon si grossière que Tinch s'était réfugié en hâte sur le continent. Mais en France aussi, les gens s'étaient montrés grossiers, et bruyants en Allemagne. Il avait l'estomac fragile et craignait la cuisine italienne, si bien qu'il était parti pour l'Autriche.
— C'est à Vienne, expliqua Tinch à Jenny, que j'ai trouvé la véritable Europe. Un climat c-c-contemplatif et artistique, précisa Tinch. Dont on pouvait sentir la tristesse et la g-g-grandeur.
Une année plus tard, la Première Guerre mondiale éclatait. En 1918, la grippe espagnole acheva de décimer ceux des Viennois qui avaient survécu à la guerre. La grippe devait tuer le vieux Klimt, comme elle tuerait aussi le jeune Schiele et sa jeune épouse. Quarante pour cent du reste de la population mâle ne survivrait pas à la Deuxième Guerre mondiale. Le Vienne où Tinch se préparait à envoyer Jenny et Garp était une cité qui avait fini de vivre. Sa lassitude pouvait encore s'interpréter à tort comme une tendance à la contemplation, mais Vienne aurait été bien en peine de montrer encore la moindre g-g-grandeur.
Entre autres demi-vérités de Tinch, Jenny et Garp en décèleraient encore une, la tristesse.
« Et n'importe quel endroit peut être artistique, écrivit plus tard Garp, à condition qu'un artiste y travaille. »
- Vienne? dit Garp à Jenny.
Il avait dit ça de la même façon qu'il avait dit « la lutte? », il y avait maintenant plus de trois ans, cloué sur son lit de malade, et sceptique quant à l'aptitude de sa mère à lui choisir un sport. Mais il se souvint qu'elle avait vu juste; il ne connaissait rien de l'Europe, et très peu de choses par ailleurs. Garp avait fait trois années d'allemand à Steering, aussi ne serait-il pas totalement perdu, et Jenny (qui n'avait pas le don des langues) avait lu un livre sur les bizarres complices de l'histoire de l'Autriche : Maria Theresa et le fascisme. De l'Empire à l'Anschluss, tel était le titre du livre. Garp l'avait vu traîner dans les WC, des années durant, mais personne ne put mettre la main dessus. Peut-être avait-il disparu dans le bain à remous.
- La dernière personne entre les mains de qui je l'ai vu, c'était Ulfelder, dit Jenny à Garp.
— Ulfelder est parti avec son diplôme, il y a déjà trois ans, lui rappela Garp. »