Littérature française

Rue Ordener, rue Labat. Suivi de Autobiogravures.

Publié le jeudi 13 mars 2025

Quelques rues de Paris racontent le destin d’une petite fille sous l’Occupation

Toutes les écoles primaires de ce coin du 18e arrondissement de Paris, entre le boulevard Rochechouart et la rue Ordener, affichent une plaque commémorative rappelant que 700 enfants du quartier ont été victime de la rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942, rue Doudeauville, rue Marcadet, rue St-Luc et d'autres encore. La petite Sarah, ses trois frères, ses deux soeurs, son père et sa mère vivaient à cette époque 6 rue Ordener dans le même arrondissement. Venu de Pologne, la père était rabbin, rue Duc, à Jules Joffrin, deux stations de métro plus loin. Prévenu par un policier, il organise la protection de sa communauté mais se laisse arrêter. Il ne reviendra pas. Les six enfants se retrouvent seuls avec leur mère qui va s'employer aussitôt à les faire partir de Paris où elle finira par revenir malgré tout avec sa fille et être recueillis par une ancienne voisine.

Le récit de son enfance par Sarah nous plonge dans une histoire à la fois lointaine et proche. Plus de 80 ans ont passé mais c'est toujours le Paris populaire qui survit dans ces quelques rues, celui au XIXe siècle de Gervaise, de Lantier et de Copeau dans L'Assommoir sous la plumes de Zola (le héros de J'accuse !), celui au XXe siècle, des migrants ou des réfugiés, après la 1ère guerre mondiale, venus de Pologne, de Lituanie, d'Ukraine voire d'Allemagne ou de Russie, fuyant les pogroms, la misère, sur une route pouvant les conduire jusqu'en Amérique mais s'arrêter aussi à Paris, ville lumière...

Aujourd'hui, au XXIe siècle, les mêmes rues accueillent désormais des populations et leurs commerces venus cette fois d'Afrique, Afrique du Nord mais plus sûrement Afrique subsaharienne. Au 23 rue Labat, l'étroite façade abrite toujours un hôtel, celui où Berek et Fincza Kofman sont descendus à leur arrivée à Paris depuis la Pologne. Leur fille Sarah Kofman est née à la maternité de l'hôpital de Lariboisière derrière la gare du Nord, boulevard de La Chapelle. Robert Sabatier raconte la construction de cet hôpital ans Les Allumettes suédoises. Rue Hermel, près de la mairie, une bibliothèque porte le nom de l'auteur. Les livres, toujours les livres... Sarah adorait lire, ses institutrices l'encourageaient, elle-même lisait tout ce qui lui tombait entre les mains, la nuit, à la pile électrique s'il le fallait.

Son livre raconte aussi l'objet de la lutte qu'elle fut entre sa bienfaitrice et sa mère. Une mère de substitution contre une mère obligée de se cacher, une opposition mère-fille rendue d'autant plus dramatique que la guerre et l'Occupation menacent en permanence. Autres points douloureux : la fratrie séparée, le passage d'un hébergement à un autre, quelques allers-retours entre ville et campagne. La géographie qui s'invite dans le rappel de l'histoire. Une filiation difficile à vivre aussi s'agissant du père disparu, les références à la religion juive, son calendrier, ses rites, ses obligations alimentaires. Les maintenir quoiqu'il en coûte sinon disparaître, n'avoir plus de passé donc pas d'avenir.

Cette nouvelle édition comporte justement un autre écrit de Sarah Kaufman, inédit, Autobiogravures ou Fragments autobiographiques dans lequel la philosophe qu'elle est devenue fait le lien entre le récit de sa vie et son propre travail psychanalytique. Elle s'interroge sur les origines de son patronyme, son rapport à la religion du père, ses cauchemars d'enfant, le drame de la Shoah, établit un autre lien enfin entre divan et écriture. Impossible de commenter ce qui reste un très rare et donc très précieux exercice de psychanalyse à livre ouvert pouvant éclairer toute vie. A valeur universelle en quelque sorte. Seule recommandation : le lire, le relire encore. Cette édition augmentée bénéficie d'annotations détaillée dans ses dernières pages.

C'est dans une émission de France Culture, un A voix nue qui lui était consacré que Georges Nivat, écrivain universitaire, professeur et traducteur de Russe, cite Sarah Kofman, rencontrée à Toulouse où ils enseignaient dans les années 70, ils étaient amis. Il nous met sur la voie, après recherche, de ce livre réédité. Livres Off s'écrit dans le même quartier de Paris, dans les mêmes rues. Un sacré signe.


Extrait

« L'appartement avait trois pièces avec balcon donnant sur la rue. Une petite cuisine; pas de salle de bains; les w.-c. étaient sur le palier. Une cuisinière alimentée au bois et au charbon (et il devint de plus en plus difficile de nous en procurer) chauffait toute la maison. Il fallut cohabiter là jusqu'à la fin de la guerre, dans la plus grande promiscuité.

La pièce la plus belle qui était, avant son mariage, celle de son fils, fut donnée à ma mère. Je couchais sur un divan dans la chambre à côté, qui servait de salle à manger. La pièce qui la jouxtait était celle de cette femme qui se fit désormais appeler par moi « mémé», tandis qu'elle me baptisait « Suzanne» parce que c'était le prénom le plus voisin du sien (Claire) sur le calendrier. Au début, je continuais à vivre avec ma mère. Dans «sa» chambre, je passais mon temps à lire les livres pour enfants que je prenais dans la bibliothèque vitrée du fils et je m’amusais à regarder et à faire tourner le globe terrestre qui servait d'abat-jour à sa lampe. Je mangeais la nourriture kascher préparée par ma mère qui, de temps à autre, sortait à ses risques et périls, pour tenter encore d'en trouver. »