Le Pingouin
Publié le jeudi 13 février 2025
Les tribulations d'un naïf dans une Ukraine post-soviétique et pré-Maïden
Andreï Kourkov instille toujours une petite dose d'absurde dans ses récits. L'étrange duo que forme le journaliste, écrivain raté mais génial chroniqueur de morts annoncés, avec son pingouin déprimé tant il est loin de ses glaces natales, divertit sans conteste le lecteur. Nous sommes entraînés dans un tourbillon d'aventures. C'est plein de rencontres, de rebondissements, c'est drôle, prenant, tendre mais c'est aussi le portrait sans fard d'un monde post-communiste en pleine décomposition. Toujours un peu irréel mais auquel on croit d'autant plus volontiers que l'auteur nous y conduit l'air de rien...
Même si un personnage un peu censé émerge comme ce scientifique qui explique doctement à notre héros en quoi un pingouin n'est pas adapté à le vie en appartement, il est pauvre, vieux, malade, survit dans ses papiers poussiéreux. Faut-il le croire ? Nous n'avons pas le temps de nous interroger que le malheureux pingouin est dérobé à son protecteur qui s'était résolu à le ramener vers ses terres polaires. C'est une Ukraine où règne la désinformation, la corruption, la violence, l'alcool, la débrouille. A Kiev, dans un monde où plane sans cesse l'ombre de Moscou, ne serait-ce qu'à la gare où le train qui se rend dans la capitale Russe vient de Lvov (anciennement Lemberg, Lwow, et Lviv aujourd'hui).
Nous nous prenons nous aussi à déambuler sur le Khreshchatyk, l'artère principale de Kiev, sur les bords gelés du Dniepr, dans les quartiers populaires de la ville ou la proche campagne avec ses datchas dans la neige. Si dépaysant et si proche à la fois, surtout depuis l'attaque russe de février 2022. Un livre publié à l'origine en 1996 (en 2000 pour sa traduction française) bien avant la révolution Maïden mais que l'on peut relire après ces trois années de guerre qui ont changé radicalement notre perception de cette Ukraine aux portes de l'Europe. Si loin, si près.
Extrait
« Quelques jours plus tard, on lui apporta un dossier de la part de son rédacteur en chef. En examinant ces nouveaux papiers, Victor comprit que, cette fois, il allait s'occuper de militaires, de haut rang qui plus est. Ces «aspirants» aux «petites croix» étaient une vingtaine, dont les CV combinaient harmonieusement nostalgie du régime soviétique et trafic d'armes. Ils contenaient aussi, à l'envi, du transport d'émigrants clandestins entre l'Ukraine et la Pologne avec des hélicoptères de l'armée, ou des disparitions d'avions de transport qu'ils avaient donnés en location. La suite était encore plus croustillante.»